L’Art de Vivre, ou l’Art comme État d’être

« Art & Language Uncompleted ». The Philippe Méaille Collection 2015-14.

 

L’ART DE VIVRE, OU L’ART COMME ÉTAT D’ÊTRE

L’Histoire de l’Art définit simplement ce dernier comme étant avant tout un langage.

 

Qu’est-ce que l’Art, sinon de la communication à l’état pur ; une interaction communicante pluridimensionnelle, une palabre entendue et comprise par le subconscient et l’intelligence émotionnelle bien avant que le conscient n’ait commencé son analyse intellectuelle de l’œuvre. Cette perception et compréhension instinctives et intuitives s’établissent dans le silence du mental tant de l’artiste que celui du public, situation où c’est « l’expression de l’émotion qui parle directement à l’émotionnel ». En fait, l’émotionnel de l’artiste et celui de son public entrent en résonance et communiquent à travers l’œuvre jouant le rôle de vecteur de communication, de transfert ou de messagère. Ils se réunissent pour un temps dans ce silence de la création et du ressenti premier, temps où le mental se tait, touché et dépassé par la force de l’émotion.

Pour les Japonais, et suivant les principes et enseignements de l’École Zen et du Bushidô ou Budô (la voie du Samourai imprégnée du Shintô ancien et du Bouddhisme Zen), la forme la plus évoluée de communication humaine est le silence ; car dans le silence nous percevons l’Autre dans ses dimensions les plus subtiles, et nous concentrons notre attention sur une communication couvrant des champs extrasensoriels. Les Japonais nomment cette forme de communication « I Shin Den Shin » (« de mon âme à ton âme ») et ce concept est un des fondement de la transmission des Savoirs et connaissances.

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Oliviero Toscani – Speech presented at ADC 92nd Annual Awards + Festival of Art & Craft in Advertising and Design – Miami Beach April 2014.

 

Grotte Chauvet du Pont-D’arc, Ardèche 07 France.

 

L’Art est l’expression de l’émotionnel de l’artiste, il est son intimité plus ou moins masquée et livrée au monde ; un message témoignant de dimensions de perceptions élargies et de visions de la vie inspirées. C’est l’expression d’un instant d’authenticité, de l’intégrité profonde de l’artiste ; l’expression de l’enfant intérieur retrouvant cet état primordial et d’innocence qu’il avait avant d’acquérir la structure du langage, et qu’il se « laissait agir sans penser ».

Comme une pierre que l’on jette dans l’étang, ce message figuré par l’oeuvre crée des vagues, des ondes de couleurs, de formes, de volumes, de sons avec lesquelles la sensibilité émotionnelle de l’observateur ou de l’auditeur va rentrer en résonance. La résonance naît de l’écho du signal que l’émetteur reçoit du récepteur. Cette résonance est un pont puissant de communication reliant ces acteurs relationnels, qui, s’ils sont tous à la fois émetteurs et récepteurs (lorsque l’amateur d’Art et l’artiste se rencontrent et échangent oralement), permet des partages d’une rare richesse, ne fusse-t-elle que par la parole la plus simple et la plus humble. Cet échange de perceptions émotionnelles prend parfois la figure d’un acte de courage ; courage d’avoir confiance en l’Autre et de lui révéler une part de l’intime ressenti.

Cette expression de l’Émotionnel qu’est l’Art, est engendrée par « l’état » de l’artiste ; car l’Art n’est pas un métier, ni une simple discipline, bien qu’il nécessite d’une certaine discipline personnelle entretenue pour pouvoir être florissant. L’Art est un État, une prédisposition par le développement plus ou moins précoce de certaines aptitudes cognitives, sensorielles et d’apprentissage constructiviste (il y a beaucoup d’autodidactisme sur les parcours de formation et de développement des compétences des artistes).

Le Pont des Arts, La Seine, Paris 6ème, France ; avec tous ses cadenas accrochés par les amoureux du monde entier venus se faire photographier et sceller leurs amours, avant que des gardes-fous en verre ne soient installés.

 

C’est un « état » d’être qui ne nous quitte plus à partir du moment où il nous a saisi ; tel un chemin où, dès que nous avons mis le pied dessus, nous ne pouvons plus faire marche arrière. C’est un chemin difficile (parfois de pionner) que celui de l’artiste, car il implique de nombreux sacrifices, et de nombreuses transformations profondes de l’être tout au long de son évolution. Comme pour les âges de la vie, l’artiste connait sur son parcours une phase d’adolescence et ses comportements rebelles (bâtis à l’origine comme des protections contre un environnement « cassant le rêve » de l’artiste en devenir) ; ensuite vient un âge adulte qui est très souvent un cycle formateur très riche et intense en perfectionnements d’apprentissages ; puis un âge mur où souvent l’artiste s’implique d’avantage dans la transmission de son Art et de ses savoirs, étant arrivé à ressentir, vivre et partager son Art accompli dans toutes ses dimensions d’expression, incluant la dimension spirituelle. Même lorsque l’artiste passe par des périodes d’apparente stagnation de production ou de diffusion, ou globalement d’activité ; il reste un artiste, car son « état » fait partie intégrale de son être, jusqu’à son dernier souffle. Il est, durant ces temps de remise en question et aussi d’évolution, comme la graine qui germe sous la terre durant l’hiver : il attend la venue d’un nouveau printemps. L’Art inclut le Faire et le Non-faire (ou le « Faire-autre-chose ») comme deux composantes indispensables à la création ; car l’Art est en accord et en harmonie avec les cycles naturels et ceux donc de l’univers (évolutions et involutions), car il en dépend.

D’autre part, ce n’est pas l’Homme qui choisit l’art, mais c’est bien l’Art qui choisit l’homme. Car il faut beaucoup de force, d’endurance, de résistance, de patience, pour suivre la voie professionnelle de l’artiste ; et c’est pour moi une des plus difficiles orientations professionnelles, par les très nombreuses compétences pluridisciplinaires et transversales qu’elle nécessite. C’est à la condition de lui donner sans compter la meilleure énergie de manière soutenue que l’Art nous renvoie l’énergie nécessaire à poursuivre le chemin, telle une aventure de la quête de liberté. L’Art est sélectif. Seuls ceux qui reçoivent cette énergie en retour de manière suffisante, en réussissant à comprendre cet état qu’est celui de l’artiste et ses voies de développement ; continuent ce chemin en ne pouvant se concevoir en réaliser un autre. Pour ceux-là, l’Art est aussi vital que le sang qui coule dans leurs veines ; ce sont des artistes, parce que l’Art les a choisis, il les a pris et il les nourrit des forces de la vie.

Homme-médecine, Maître et Gardien du Rêve (« l’Art de rêver » des Amérindiens).

Mais, l’Art ne pourrait-il ouvrir sa pratique à tous, pour devenir une voie de développement humain commune, collective et fondamentale ? L’Éducation Nationale se penche sur les potentialités d’éveil et de développement de la créativité en intégrant des programmes artistiques dès le cycle primaire, et investit même dans la recherche dans le cadre de la pédagogie expérimentale, basée sur les méthodologies d’enseignement et les disciplines artistiques.

Au final du chemin de l’artiste, dans sa période de grande maturité et de sagesse, celui-ci ne doit-il pas comprendre comme une vérité essentielle que l’Art est une manière d’être, dans une quête permanente d’équilibre avec nous-même, notre environnement, et notre époque ? Que l’Art est un état de l’humain qui doit en fin de compte englober tous les aspects et situations du rapport à la création ; et qu’il doive commencer à « Vivre avec Art », ou s’attacher à l’Art de vivre comme facteur puissant et majeur d’évolution humaine personnelle et collective ? La maturation du chemin artistique conduit son protagoniste à une perception spirituelle de lui-même, du monde et de la vie.

Les Toltèques avaient développé cette approche, et en avait fait un art :

"Il y a des millénaires de cela, les Toltèques étaient appelés, dans tout le 
Sud du Mexique, "hommes et femmes de connaissance". Les anthropologues ont 
parlé des Toltèques, comme nation et comme race, mais, en fait les Toltèques 
étaient des "scientifiques" et des artistes, qui formèrent une société pour 
explorer et conserver la connaissance et les pratiques spirituelles des 
anciens.
Ils se réunissaient, maîtres (naguals) et disciples, à Teotihuacán, la vieille
cité aux pyramides au Nord de Mexico, l'endroit où "l'Homme devient Dieu".
Au fil des millénaires, les naguals furent forcés de cacher la sagesse 
ancestrale et de maintenir son existence dans l'obscurité. La conquête 
européenne, et le mauvais usage chronique du pouvoir personnel par certains 
apprentis, contraignirent à mettre la connaissance à l'abri de ceux qui 
n'étaient pas prêts à en faire un sage usage, ou qui en auraient abusé à 
des fins personnelles. Heureusement, la connaissance toltèque ésotérique 
avait été transmise dans diverses lignées de naguals." Don Miguel Ruiz.

La Cité Toltèque de Tula, Mexique.

 

Les Atlantes de Tula, Culture Toltèque.

 

Cette vision de l’Art ouvert à tous et servant de base éducative rejoint effectivement celle de la connaissance et la sagesse toltèques (qui ont influencé toutes les voies d’enseignements des hommes-médecines amérindiens, du Nord au Sud du continent américain), telle que l’enseigne Don Miguel Ruiz (cf. « La voix de la connaissance : un guide pratique vers la paix intérieure » Ed. J’ai Lu).

Don Miguel Ruiz, auteur mexicain, chamane et enseignant.

 

Don Miguel Ruiz est un auteur mexicain, chamane et enseignant, rendu célèbre par son ouvrage « Les quatre accords toltèques » qui est un immense best-seller mondial.

Dans « La voix de la connaissance toltèque » (page 52), il écrit :

"(...)  Puis je me souvins que le mot Toltèque signifie "artiste de l'esprit".
Dans la tradition toltèque, chaque homme est un artiste, et l'art suprême est
l'expression de la beauté de notre esprit. Si nous comprenons ce point de vue,
nous pouvons voir combien il est merveilleux de s'appeler artiste, au lieu
d'humain. Quand nous pensons que nous sommes des humains, nous limitons la
façon dont nous nous exprimons dans la vie. (...) Mais si nous nous appelons
artistes, où est la limitation ? En tant qu'artistes, nous n'avons pas de
limitation ; nous sommes créateurs, tout comme celui qui nous a créés. Les
Toltèques croyaient que la force de vie qui oeuvre en nous est ce qui crée
vraiment l'art, et que chacun est un instrument de cette force. Chaque
manifestation de l'artiste suprême devient elle-même un artiste qui manifeste
l'art au moyen de ses propres manifestations. L'art est vivant, et il a une
conscience de soi parce qu'il vient de la vie. La création est continue, elle
est sans fin, elle arrive à chaque moment, partout. Comment vivons-nous notre
vie ? C'est notre art, l'art de vivre. Avec notre pouvoir de création, nous
exprimons la force de vie dans tout ce que nous disons, tout ce que nous
sentons, tout ce que nous faisons. Mais il y a deux sortes d'artistes : ceux
qui créent leur histoire sans conscience, et ceux qui recouvrent la
conscience, et qui créent leur histoire avec vérité et amour. (...)"

 

Vivre avec art c’est vivre en conscience.

Ce principe rejoint celui du Zen, du Yoga, et de bien d’autres chemins spirituels visant l’unicité dans l’Infini. L’Art est donc une voie d’expression et de communication qui abouti tôt ou tard à l’approche et au développement spirituel personnel, puis collectif par la mise en application de cette communication « à l’état pur » englobant et touchant la totalité des réalités de l’être.

Art contemporain, Architecture et Décoration d’intérieur.

Par ce constat, nous pouvons mieux comprendre et appréhender le rôle des chamanes et hommes-médecine depuis les temps très anciens ; jusqu’à l’avènement de la musicothérapie, puis de l’art-thérapie dans notre époque contemporaine.

L’évolution de l’Art classique vers l’Art contemporain et ses principes d’abstraction par le démantèlement des canons conceptuels, idéologiques et techniques du classicisme, exprime cette « ouverture dimensionnelle » du concept d’expression artistique, en y livrant l’abstraction conceptuelle concrétisée dans ses états les plus bruts et fondamentaux jusqu’aux états les plus élaborés.

Arturo Hernandez Alcazar – « Nube Negra », au Museo de Arte Contemporáneo de Oaxaca (MACO).

Cette approche contemporaine et abstraite est bien illustrée par un artiste mexicain, Arturo Hernandez Alcazar qui vivait dans un bidon-ville de Mexico. Il est artiste et n’avait rien pour créer sinon ce qui se trouvait dans son environnement quotidien. 

Un jour, il pu acheter à bas prix un stock de cuivre que la mafia locale avait dérobé aux réseaux téléphoniques, et il en conçu la sculpture d’une maison vide aux fenêtres ouvertes qu’il nomma « la maison des quatre vents » ; en collaboration avec un autre artiste engagé qui allait plus tard dynamiter cette structure de cuivre, à proximité du bidon-ville, sur un chantier abandonné.

Cette création, suivie de son exposition « explosive » leur a valu  à tous deux de passer au tribunal pour mise en danger d’autrui.

Arturo Hernandez Alcazar, artiste plasticien, photographe et auteur mexicain.

Suite à cette expérience, Arturo compris qu’il n’était ni utile ni recommandable d’exposer, puis de faire exploser ses œuvres ; et il compris aussi que son approche de l’utilisation/présentation de son environnement comme pierre d’angle de son travail était conforme à ce qu’il voulait exprimer, en phase avec son chemin.

Plus tard, alors qu’il était dans le bidon-ville et qu’il observait un arbre décharné qui servait de support à un câble électrique détourné vers le bidon-ville et qui alimentait de nombreuses masures ; il développa ce concept en commençant par se dire non plus « je vais œuvrer à partir de mon environnement, qu’est-ce que je vais pouvoir faire pour en faire de l’art ? », mais en se questionnant ainsi : « je vais œuvrer à partir de mon environnement, qu’est-ce que je vais pouvoir ne-pas-faire pour en exprimer l’art ? ».

Son concept est alors devenu celui de l’exposition de la chute du monde, « el colapso » (« the collapse », « l’effondrement »).

Arturo Hernandez Alcazar – « Color Wheel » 2014.

Quelque temps après, Arturo fût sélectionné sur concours pour exposer en collectif au Musée du Quai d’Orsay à Paris, sur la présentation de son concept.

Il n’avait toujours rien : pas de stock d’œuvres, ni d’argent pour préparer son exposition. Il est venu à Paris « les mains dans les poches », et a demandé à ce qu’on lui trouve un chantier de construction, en y laissant tout ce qui s’y trouvait.

En peu de temps, il créa ses œuvres d’exposition sur le chantier avec les matériaux qu’il y trouvait, puis organisa son exposition sur le chantier. Cette opération d’avant-garde lui valu le succès et les prémices de l’attention du marché de l’art international. On lui fit des interviews en radio et dans la presse ; depuis il a signé des éditoriaux, et on lui a demandé aussi de prendre la direction d’une revue spécialisée en Art contemporain.

Sur le site Punto de Fuga, Arturo est ainsi présenté pour son ouvrage « Ruines » :

"RUINES #3 : A. Hernández Alcázar "Pour une philosophie de l’effondrement" 2017

En 2013, l’artiste mexicain Arturo Hernández Alcázar a rejoint le projet
éditorial Gato Negro (Chat Noir) en apportant un regard engagé et provocateur
des décombres et des ruines de la modernité. Son travail photographique est
aussi celui de la création de livres. Nous l’avons découvert par le biais de
l’édition Falling Remains, son quatrième livre publié au Mexique en 2016.
En couverture on aperçoit la chute d’une statue, comme une invitation à
réfléchir sur la chute, celle d’un régime politique mais aussi celle des
icônes du pouvoir. Une période trouble s’ouvre par cette image de la chute
des symboles du politique. Le papier et l’encre donnent à l’image en noir et
blanc un aspect poussiéreux et fragile, comme s’il s’agissait d’un pamphlet
ou d’un magazine punk des années 1970. 
Le livre est en soi, le reflet d’un désastre, l’image d’un moment de révolte."

Arturo Hernandez Alcazar – « Triologia del colapso – nube negra – primer estado de la obra ».

La leçon du chemin d’Arturo se faisant l’écho du reflet du désastre par sa « philosophie de l’effondrement » (« filosofía del colapso » : Cf. Punto de Fuga), nous enseigne que même lorsqu’on a « rien » hormis son corps et son âme, percevoir et exprimer par l’Art dans la moindre interaction avec l’environnement reste possible et préférable, que cette perception et cette expression se situent dans le faire ou dans le non-faire ; car cela nous permet un recul, une abstraction du chaos relatif aux temps et aux espaces.

 

 

 

Conclusion

l’Art est en l’être et nous amène par la pratique à nous laisser agir sans penser dans la création, tout en apprenant à vivre en (pleine) conscience, car il nous pousse à nous découvrir et nous connaître profondément dans l’action de créer.

L’Art est espoir et développe intuition et foi par la force du parcours. L’Art donne du sentiment à tous les aspects de la vie, et nous permet de la comprendre par le Sentiment, c’est-à-dire par le langage du cœur, ou par l’accord du cœur et de la tête, ou encore par l’intelligence émotionnelle. Ce mode de perception et de compréhension manifeste cette paix intérieure qui nous emplie lorsque nous avons fait un choix ou fait quelque chose en accord avec notre intégrité et nos valeurs personnelles, tel le fait d’avoir « pris la bonne décision ». C’est un ressenti de libération, d’apaisement, parfois de fatigue et parfois de légèreté, mais toujours d’une grande voire d’une immense satisfaction.

L’Art est donc bien une force en nous, qui nous anime et nous pousse à manifester, d’une manière ou d’une autre en quête d’absolu, et qui nourrit la vie en nous.

Si la vie n’a pas de sentiment, qu’est-ce que la vie ? Sinon une existence de peu de saveur et hantée par les peurs ; peut-être offre-t-elle l’impression d’être quelque peu protégée des souffrances surgissant du cheminement et des relations, celles qu’éprouve l’Être dans ses résistances au changement, aux transitions, à l’évolution et l’ouverture ; mais elle est aussi dépourvue de la beauté et des enseignements de l’Amour.

Ce sentiment est l’écho du cœur de l’artiste à la vie, comme une résonance projetée et fixée dans et par la création ; et il valide le fait que l’Art a choisi l’Artiste, car il l’anime ; et l’Artiste est l’Art lorsqu’il crée.


Source : © Franck Cohendet Août 2017 - St-Germain-des-Prés, Paris

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