Les Heyoka, Clowns Sacrés ou « Contraires » de la culture Lakotah / Sioux

Heyoka – Lakota / Wakinyan Oyate – Wicasha Wakan

LES HEYOKA, CLOWNS SACRÉS OU « CONTRAIRES » DE LA CULTURE LAKOTAH / SIOUX

Flag of Oglala Tribe from South Dakota

Drapeau de la République Lakotah du Sud Dakota/USA (Pine Ridge)

 

Je republie cet article présentant les Heyoka, êtres singuliers de la culture amérindienne.

Avec l’article sur l’Oiseau-Tonnerre (Wakinyan), il a initié la création de ce Blog consacré aux Valeurs Humaines.

Les Heyoka sont associés aux Wakinyan qui font partie des « Êtres ou de la Nation/Peuple du Tonnerre » (et de la Foudre), « Wakinyan Oyate » (Thunder Beings).

Les Wakinyan vivent dans une dimension anti-horaire et ne peuvent pas être compris par les gens ordinaires parce qu’ils « parlent et agissent à l’envers ». On dit que c’est pourquoi les Heyoka parlent et agissent d’une manière « anti-naturelle » ou contraire, car ils deviennent des parents des Wakinyan.

Les Heyoka, « Contraires » ou « Envers » de la culture Lakotah / Sioux, sont des hommes qui font vœux de vivre dans l’apparence le contraire des autres et ce jusqu’à ce qu’un événement majeur, qu’eux seuls connaissent, leur annonce la fin de ce chemin difficile et puissamment initiatique.

Par exemple, ils se « lavent » en plongeant dans l’eau et ensuite se roulent sur la terre, ils disent « Au revoir » en arrivant et « Bonjour » en partant, disent le contraire de ce qu’ils veulent dire, répondent « oui » pour dire « non » et vice versa…

 

Musique traditionnelle amérindienne Lakotah. La musique et chants amérindiens jouent un rôle vital dans l’histoire et l’éducation, avec des cérémonies et des histoires qui transmettent oralement les coutumes ancestrales aux nouvelles générations.

 

LES HEYOKA OU CONTRAIRES

John Fire Lame Deer, « Cerf Boiteux », « Tahca Ushte » en Lakotah -Tȟáȟča Hušté-, Wicasha Wakan (« Saint-homme » ou Homme-médecine/guérisseur ou chamane), membre de la Société des HEYOKA, disait :

« Dans notre langue, on appelle un clown Heyoka. Il est l’homme qui fait tout à l’envers, met le haut en bas, les choses sens dessus dessous, dit oui pour non.

N’importe qui peut être changé en Heyoka, que cela lui plaise ou non. Il suffit de rêver aux oiseaux du tonnerre, à la foudre, et en se réveillant le matin, on est devenu un Heyoka.

Être contraire apporte l’honneur mais aussi la honte. On devient possesseur d’un pouvoir, mais il faut en payer le prix. Un Heyoka se comporte bizarrement.

Il dit oui quand il veut dire non. Il monte son cheval à l’envers. Il porte ses mocassins ou ses bottes en se trompant de pied. S’il arrive, c’est pour partir.

S’il fait chaud, il frissonne, s’enfouit sous les couvertures, fait un grand feu et déclare qu’il meurt de froid. L’hiver, quand vraiment il gèle et que la tempête fait rage, le Heyoka transpire ; il enfile un maillot de bain et déclare qu’il va nager pour se rafraîchir.

Deux Heyoka étaient assis sur un rocher au bord d’un lac. Il se mit à pleuvoir. Ils dirent : « Dépêchons-nous de nous mettre à l’abri ». Et ils sautèrent ensemble dans le lac.

Un contraire s’appelait L’Aplatisseur. On le voyait toujours muni d’un marteau, essayant d’aplatir des objets ronds ou incurvés, comme des assiettes à soupe, les balles, les anneaux, les roues de charrettes, les œufs. Ma grand-mère avait une lampe à pétrole avec un grand verre cylindrique ; il l’a aplati.

Il n’est pas facile d’être un Heyoka. Mais il est encore moins facile d’en avoir un dans sa famille !

Les Heyoka préservent les hommes de la foudre et des orages et leurs facéties, qui font rire, sont sacrées. » Selon la tradition des Sioux, les « Êtres du Tonnerre » ou « Oiseaux-Tonnerre » détiennent le plus grand des pouvoirs, celui de la foudre, et nul œil humain n’a jamais pu les voir. Elles n’apparaissent que dans les visions des Saint-Hommes. Néanmoins, tout individu qui rêve du tonnerre ou des éclairs, ou de tout autres symboles qui leur sont attachés, se retrouve investi des pouvoirs des Oiseaux-Tonnerre (Wakinyan), les Grands Êtres Ailés.

Il devient, à partir de ce moment, un Heyoka, un « rêveur de tonnerre ». Ce dernier n’est pas un Homme-Médecine ordinaire. C’est un « contraire », un clown sacré qui fait tout à l’envers. La raison de cet étrange comportement dérive certainement de la croyance universelle qui veut que l’univers des esprits soit situé « à l’envers du nôtre ». »

 

Voilà aussi pourquoi on parle du double spirituel comme du « reflet dans un miroir » où l’image du corps physique se retrouve inversée.

Ainsi, en faisant le contraire de ce que font tous les autres (ou, en agissant apparemment « en dépit du bon sens », le « mauvais sens » apparent étant ici en fait celui qui mène à l’Au-delà ou « monde du Rêve », ce monde de l’invisible), le Heyoka ne fait qu’exprimer la relation étroite qu’il entretient avec l’Autre Monde -un monde « de l’Esprit » où les lois du monde physique s’inversent ou sont différentes-.

Par ailleurs, les Wakinyan étant à la source de son pouvoir, celui-ci ne connaîtrait pratiquement aucune limite, car il est capable transmuter et de transcender toute dualité et ses effets.

Certains Amérindiens n’hésitent pas à dire que les Heyoka sont plus puissants qu’une bombe atomique.

Il est heureux que ces « Rêveurs de Tonnerre » fassent preuve d’une infinie sagesse, afin de pouvoir tempérer, réguler et utiliser « pour le bien de toutes les créatures et en harmonie avec l’Univers » leurs puissantes facultés, bien que cela se fasse au-delà des apparences.

Tahca Ushte – John Fire Lame Deer, « Seeker of Visions »

Source  : JOHN FIRE LAME DEER (1903-1976), « Cerf Boiteux », « Tahca Ushte » en Lakotah -Tȟáȟča Hušté-, Wicasha Wakan ( Homme-médecine ou Saint-homme), membre de la Société des HEYOKA  (Cerf Boiteux, petit-fils homonyme du chef Lakotah Mineconju-Sioux du XIXe siècle et père d’Archie Fire Lame Deer).

 

AUTOBIOGRAPHIE DE TAHCA USHTE (Extrait)

Voici un bref regard sur la vie de John Fire Lame Deer, en puisant dans sa propre analyse de vie et autobiographie, recueillie par Richard Erdoes et intégrée au livre « Lame Deer, Seeker of Visions » (« Lame Deer le chercheur/quêteur de visions ») qui a été publié par Simon & Schuster en 1972.

Lame Deer n’a été un Heyoka que pour une courte période, selon ses propres mots dans « Lame Deer, Seeker of Visions ».

L’intrigue du livre trouve sa cohérence dans la tradition rituelle autochtone sur laquelle s’appuie Lame Deer. En fait, c’est son adhésion aux rituels sacrés de la vénérable tradition sacrée des Lakotah qui ajoute profondeur et signification à la vie jusqu’alors tumultueuse de Tȟáȟča Hušté.

Dans un effort continu pour cultiver son « pouvoir personnel » comme le nomme les Amérindiens (le « Ki » ou énergie universelle individualisée au Japon, porteuse des potentialités multidimensionnelles de l’être), Lame Deer suivit différents chemins, endurant des moments difficiles et une immense souffrance le long de certains d’entre eux.

Mais il considère chaque expérience comme une étape de croissance, habilitante et instructive.

Par-dessus tout, il a appris par ses expériences que l’interrelation entre la vie humaine et l’univers est au cœur d’une union sacrée.

Ce qui rend ce livre particulièrement précieux aux yeux des critiques autochtones et non autochtones, c’est la critique ouverte et franche de John (Fire) Lame Deer sur sa vie, son ouverture d’esprit sur ses expériences en tant que Wicasha Wakan, et l’intégrité avec laquelle il a mené sa vie d’homme jeune et aventureux à celle de guérisseur, conseiller, mentor et « purificateur de chemins » respecté.

Cette autobiographie est un regard privilégié sur la vie et les enseignements d’un saint Lakotah accompli.

 

LES PAROLES DE BLACK ELK

Comme nous le montre la vie des Heyoka, l’interprétation des songes et la médiumnité sont inhérentes à la vocation du chamane, et ces capacités influencent directement sa vie et celle de la communauté.

Black Elk – Wicasha Wakan

Black Elk, Wicasha Wakan Lakotah, nous en parle ainsi :

« Le chamane partage son statut social avec le ou les « Heyoka ».

Le Heyoka a un rôle très spécial…  Le but de cela est d’abord le divertissement, mais cela lui donne également un pouvoir de vision en l’avenir. Mais gare à ses prédictions, n’oublions pas qu’il dit le contraire de ce qu’il pense !

N’importe qui peut devenir Heyoka du jour au lendemain dans un clan, il suffit de rêver d’un hibou. C’est le symbole et le protecteur des Heyoka. Le hibou vit la nuit et dort le jour, il peut voir dans l’obscurité, tout comme le Heyoka il peut voir dans les ténèbres de l’avenir.

La personne concernée doit raconter son rêve au clan dans la journée sous peine d’être frappée de cécité.

Le statut de Heyoka, même s’il est respecté de tous, car le Heyoka a un grand pouvoir, n’en possède pas moins des inconvénients. Le Heyoka est la risée du clan, c’est celui qui fait rire et dont on se moque bien volontiers.

Seule la vision en rêve de son propre animal totem met fin à la période Heyoka d’un membre du clan, cela veut dire qu’il a accomplit sa tâche.

Par contre, celui qui rêve du hibou lors du rite du Totem, se voit destiné à être Heyoka toute sa vie.

En revanche, ces derniers possèdent un pouvoir de clairvoyance hors du commun, comme le hibou qui peut voir alors que tout autre être avance avec incertitude.« 

Source : Black Elk, les voies sacrées d’un Sioux Lakota, Wallace Black Elket William S. Lyon, édition Le Mail.

 

 

RÔLES ET PSYCHOSOCIOLOGIE DU HEYOKA

 

LES CHEMINS DE HEYOKA

D’après ce que j’ai compris des enseignements que j’ai reçu, peu de personnes sont choisies pour recevoir des rêves ou des « relations de travail » avec les Wakinyan, qui leur offrent de les aider et de les soutenir dans leur cheminement.

En effet, l’appui de l’énergie du Tonnerre et de la Foudre est un chemin difficile car il nécessite une forte résistance et endurance, pour pouvoir traverser les rudes épreuves dont est parsemé leur parcours d’évolution.

Il est nécessaire d’être doté d’une énergie particulière, donnant la capacité de vivre des extrêmes situationnels et d’états de conscience, durant des temps pouvant être soit très longs, soit très rapides. Ce parcours initiatique permet de développer le pouvoir de transmutation des énergies, indépendamment des conditions environnantes, qu’elles soient spatiales ou temporelles.

Cependant, bien que ces personnes choisies partagent une part du chemin des Heyoka, seul un faible pourcentage est appelé à servir véritablement comme Heyoka, dans la manière d’être des Lakotah, de façon totale et authentiquement traditionnelle.

Quand ils le sont, ils doivent passer par des cérémonies spécifiques pour partager leurs rêves et visions avec d’autres Heyoka reconnus, pour recevoir des instructions spéciales, et pour faire un vœu et exprimer leur engagement à servir les autres. Ce vœu va affecter totalement leur chemin de vie.

Traditionnellement et culturellement, tant que ce passage officiel n’est pas réalisé, ils ne sont pas considérés comme des Heyoka reconnus dans la communauté Lakotah.

Un Heyoka reconnu devient un serviteur du peuple. Sa vie n’est plus la sienne.

Il prend et officialise cet engagement publiquement devant la communauté, en participant à la cérémonie de « Kettle Dance » (« Danse de l’eau chaude ou de la bouilloire »).

Tous les Wicashan Wakan (« Saint hommes » ou « Hommes médecine ») ont un lien plus ou moins profond avec le chemin du Heyoka et partagent son énergie, celle des Êtres du Tonnerre.

 

 

LES RÔLES SOCIOLOGIQUES ET PSYCHOSOCIOLOGIQUES DU HEYOKA

 

La régulation de l’équilibre communautaire et de l’harmonie collective

En étant des Contraires, ils font des choses insensées pour attirer la critique, le mépris ou le ridicule sur eux-mêmes, mais ils ont la force spirituelle pour endurer ces choses et se purger de l’énergie négative. Cette capacité leur permet aussi de pouvoir soigner et guérir les autres et les situations, en transmutant toute négativité en positivité, comme nous allons le voir.

Les membres de la communauté concentreront souvent leurs énergies négatives sur les Heyoka, plutôt que sur les uns et les autres.

De cette façon, le Heyoka aide à prévenir la destruction de l’harmonie et de l’équilibre dans une communauté lorsque les énergies négatives sont concentrées les unes sur les autres, lorsqu’il y a des tensions internes.

 

La dédramatisation des situations, la libération des tensions

Le Heyoka aide aussi à stimuler le rire, en ayant un comportement volontairement stupide, surtout pendant les moments intensément graves, stressants ou anxiogènes, comme pendant une cérémonie, une réunion du conseil, ou un événement difficile.

Le Heyoka sait instinctivement quand il est temps de dire ou de faire quelque chose de drôle ou loufoque pour dédramatiser, soulager la tension et amener les autres et les situations à se détendre.

Par exemple, il peut se lever pendant une réunion du conseil qui s’échauffe et changer radicalement de sujet en disant : « Vous avez de bonnes recettes de fromage… J’en ai justement un gros morceau que je veux utiliser avant qu’il ne tourne mal ».

 

La guérison et la place du Wicasha Wakan, « Saint homme » ou « Homme-médecine »

Les Heyoka sont également considérés comme des « Pejuta Wicasha » (« Phežúta wičháša » en Lakotah) ou « guérisseurs » ou « soigneurs », car certains d’entre eux reçoivent des instructions sur les façons de soigner et guérir les êtres-vivants, autant physiquement que psychologiquement et spirituellement.

Étant en communication avec les forces et éléments naturels, ils entretiennent la santé et l’harmonie des êtres-vivants (humains, animaux, végétaux), mais aussi l’harmonie des humains dans leur interrelation avec la Nature et ses énergies.

A l’époque du bison, les Heyoka étaient recherchés et sollicités avant une chasse au bison ou un raid de guerre pour communiquer avec leurs « alliés » les Wakinyan, afin d’assurer que les conditions météorologiques leur soient favorables et complices.

Par exemple, parfois il s’agissait de demander un beau temps clair, comme pour la chasse au bison ; parfois il s’agissait d’une demande de pluie pour couvrir les traces des chevaux après un raid.

 

De farouches, intrépides et imprévisibles guerriers

Parce qu’ils agissaient de manière contre-naturelle et inattendue, les Heyoka étaient aussi des guerriers très intrépides sur le champ de bataille, prenant souvent de grands risques, ce qui pourrait être considéré comme un comportement de « fou-inconscient ».

Cependant, beaucoup savaient que le Heyoka avait le pouvoir spirituel des Wakinyan, ce qui les aidait à vaincre leurs ennemis malgré les apparentes impossibilités.

 

De sages concepteurs et gardiens des fondements de l’équilibre, de l’éthique et de la morale sociale

Le Heyoka ne semblait pas se soucier des tabous ou des frontières sociales.

Mais paradoxalement et simultanément, il aidait à définir les lignes directrices de la communauté Lakotah dans le cadre du comportement moral et éthique, et la façon dont la communauté concevait les notions d’équilibre et de déséquilibre social.

Les Heyoka étaient ceux qui pouvaient demander des explications et interroger les personnes en position d’autorité ou de leadership, les chefs de tribu ou de clan.

Ils « questionnaient » parfois indirectement par leur satire ou en s’amusant avec désinvolture, et ainsi stimulaient et déclenchaient la réflexion et la prise de conscience par la réactivité.

Ils pouvaient poser des questions difficiles ou sur des sujets complexes afin de pousser les limites de la réflexion, déclenchant ainsi de véritables brain storming et émulant des think tanks.

Ils osaient dire tout haut les choses que les autres souhaitaient exprimer, mais qu’ils ne s’autorisaient pas à dire, par crainte.

En acceptant et en comprenant le rôle des Heyoka dans la communauté, les Lakotah ont pu avoir des sujets de réflexion sur lesquels ils n’avaient pas l’habitude de se pencher.

Ils amenaient les membres de la tribu à voir les choses d’une autre manière, sous un angle différent, et à les comprendre avec recul et sagesse.

Leur différence était ainsi respectée et acceptée pleinement, la communauté étant consciente de l’importance capitale de leur présence bénéfique. Malgré les apparences et les dérangements qu’ils causaient, ils étaient et sont encore de saint-hommes, des « éclaireurs de conscience ».

Ils créent des perturbations pour bousculer les dysharmonies et les transformer en harmonies. Ils ont un rôle transmutatoire et sacré par leur pouvoir de transcendance.

On dit qu’un Heyoka « restaure » la communauté d’une manière similaire aux pluies qui restaurent la Terre, en la purifiant et en la nourrissant.

 

 

 

© Franck Cohendet - Août 2019
Conseil, formateur, coach et thérapeute
Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris, France

 

 

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